Entre sidération, culpabilité et deuil traumatique,
le silence peut parfois devenir la seule voie encore disponible pour exprimer l’impensable.
Introduction
Certains traumatismes psychiques débordent les capacités habituelles de symbolisation au point d’altérer les fonctions les plus fondamentales de l’expression humaine. Dans ces situations extrêmes, le sujet ne perd pas seulement ses mots ; il peut perdre sa capacité même à parler.
L’histoire clinique qui suit illustre la manière dont un traumatisme brutal, associé à une perte particulièrement investie sur le plan affectif et narcissique, peut conduire à une extinction totale de la voix. Elle montre également comment, dans certaines circonstances, le symptôme apparaît moins comme une maladie que comme une tentative de survie psychique face à une douleur intense devenue insupportable.
Présentation du cas
Madame A., âgée de trente-huit ans, mariée, réside habituellement en Italie avec son époux. Elle consulte accompagnée de plusieurs membres de sa famille. La demande est formulée par l’entourage : depuis plus d’un mois, la patiente ne parle plus.
L’anamnèse est essentiellement recueillie auprès du mari, avec l’accord explicite de la patiente, confirmé par écrit, celle-ci ne pouvant s’exprimer verbalement. Elle confirme également son accord quant à la présence de sa mère, de sa cousine et d’une belle-nièce au cours de l’entretien.
Quelques semaines auparavant, alors qu’elle conduisait son véhicule en compagnie de son fils âgé de cinq ans, un accident de la circulation survient. La mère et l’enfant sont transportés aux urgences puis admis en soins intensifs. Trois jours plus tard, les médecins annoncent à la mère le décès de son enfant. Selon le récit familial, c’est à partir de cet instant précis qu’elle cesse totalement de parler. Elle ne crie pas, elle ne pleure pas verbalement, elle ne produit plus aucun son articulé. Cette extinction de voix persiste durant plus d’un mois.
Un élément biographique important apparaît rapidement : cet enfant était né après près de dix années de traitements gynécologiques et d’efforts thérapeutiques destinés à surmonter l’infertilité du couple. La perte ne concerne donc pas seulement un enfant aimé ; elle touche également un investissement psychique longuement construit, nourri d’attentes, d’espoirs, de souffrances et de combats successifs.
Hypothèses cliniques initiales
Dès les premiers échanges, l’hypothèse d’une aphonie traumatique apparaît comme la plus probable. Les éléments rapportés et l’observation clinique n’orientent pas d’emblée vers une atteinte neurologique ou organique de l’appareil phonatoire, tout en appelant naturellement à rester prudent sur ce plan.
Tout se passe comme si le psychisme avait figé l’expression elle-même. L’absence de voix semble moins correspondre à un déficit qu’à une solution psychique extrême face à une douleur devenue impossible à contenir. La disparition de la parole apparaît alors comme une forme de sidération prolongée. Non seulement la patiente ne peut plus parler, mais elle semble également privée de la possibilité même de crier sa douleur.
Au cours de la séance, un autre élément clinique majeur émerge progressivement. Après le décès de l’enfant et le retour au Maroc pour les funérailles, la patiente est confrontée à de nombreuses remarques et commentaires de l’entourage. Plusieurs personnes lui suggèrent qu’elle aurait pu éviter l’accident. D’autres évoquent sa responsabilité dans la mort de l’enfant. Certaines lui reprochent implicitement sa conduite ou le fait d’avoir emmené son fils avec elle. Cette confrontation est d’autant plus insupportable à cause de l’incapacité de répliquer verbalement.
Ainsi, au traumatisme initial vient s’ajouter une seconde blessure : la culpabilisation sociale. La mère endeuillée devient progressivement la mère suspectée. Cette dimension apparaît essentielle dans la compréhension de l’intensité de sa souffrance psychique.
Intervention thérapeutique
Compte tenu du caractère récent du traumatisme, de l’importance de la détresse observée et de l’attente manifeste de la famille, il est décidé d’entreprendre un travail à l’aide de l’IMO, ou Intégration par les mouvements oculaires[i].
Dès les premiers mouvements, la patiente indique par gestes que l’intensité émotionnelle commence à diminuer. Le travail se poursuit et les séries de mouvements sont répétées. Progressivement, les manifestations corporelles changent. Puis survient un événement inattendu. À la surprise générale, la patiente pousse soudain un cri extrêmement puissant. Un cri long, intense, presque viscéral.
Elle hurle le nom de son fils. Le son envahit l’ensemble de l’immeuble où se situe le cabinet. Pendant quelques instants, la scène semble suspendue. Certaines personnes présentes éclatent en sanglots. Le mari paraît profondément déstabilisé. Quant à la patiente, elle semble avoir mobilisé dans ce cri une quantité considérable d’énergie psychique et corporelle.
Évolution clinique immédiate
Après cette décharge émotionnelle, un épuisement massif apparaît. La patiente reste un moment silencieuse. Puis les premiers mots émergent, la voix est revenue.
Cependant, elle parle lentement, mot après mot, parfois avec une certaine perplexité, comme si elle observait elle-même ce qui venait de se produire. À plusieurs reprises, elle paraît brièvement dissociée, cherchant à reprendre contact avec son expérience. Progressivement, le débit verbal se normalise, la parole retrouve son rythme habituel.
Ce qui frappe cliniquement n’est pas seulement le retour de la voix, mais l’ordre dans lequel les phénomènes apparaissent. D’abord, le cri précède le langage, l’expression émotionnelle brute précède la narration. C’est comme si le psychisme avait d’abord besoin de libérer ce qui était resté prisonnier du moment traumatique avant de pouvoir retrouver les voies ordinaires de la parole.
Discussion clinique
Cette vignette clinique illustre la complexité des manifestations psychotraumatiques observées à la suite d’un événement associant menace vitale, perte brutale et effondrement des repères affectifs fondamentaux. Au-delà du deuil traumatique consécutif au décès de l’enfant, la symptomatologie observée semble témoigner d’une désorganisation profonde des capacités habituelles de régulation émotionnelle et de symbolisation.
L’aphonie apparue immédiatement après l’annonce du décès peut être comprise, sur le plan hypothétique, comme l’expression d’un processus de sidération psychique majeur. Dans certaines circonstances traumatiques, l’intensité de l’expérience excède temporairement les capacités intégratives du sujet, conduisant à une suspension partielle ou totale des fonctions habituellement mobilisées pour donner sens à l’événement. Le langage, qui constitue l’un des principaux instruments de symbolisation de l’expérience humaine, peut alors devenir momentanément inaccessible.
Cette inhibition massive de la parole peut également être rapprochée des manifestations fonctionnelles ou conversionnelles décrites dans la littérature clinique post-traumatique. Dans cette perspective, le symptôme ne constitue pas seulement un déficit mais également une tentative d’adaptation face à une surcharge émotionnelle devenue insoutenable. Le silence apparaît alors comme une organisation défensive permettant d’éviter une confrontation psychique immédiate avec l’ampleur de la perte.
L’analyse du contexte relationnel met également en évidence le rôle potentiellement aggravant de la culpabilité secondaire. Aux conséquences psychologiques directes de l’accident s’ajoutent les réactions de l’environnement attribuant implicitement ou explicitement une responsabilité à la mère. Cette dynamique est fréquemment observée dans les situations de traumatisme et de deuil, où la recherche collective d’une causalité peut renforcer les auto-accusations déjà présentes chez les survivants. La souffrance liée à la perte se trouve alors redoublée par une atteinte de l’image de soi et du sentiment de légitimité à souffrir.
Un autre aspect mérite d’être souligné. Les éléments recueillis lors des entretiens suggèrent, chez cette patiente, un fonctionnement habituellement marqué par un fort sens des responsabilités, une recherche de maîtrise et un investissement important dans les rôles familiaux. Lorsque survient un événement échappant radicalement au contrôle, l’effondrement peut prendre la forme paradoxale d’une inhibition extrême plutôt que celle d’une désorganisation manifeste. Dans cette perspective, le silence ne constitue pas seulement une absence de parole ; il représente une modalité particulière de survie psychique.
Conclusion
L’aphonie observée chez cette patiente ne peut être réduite à un simple trouble fonctionnel isolé. Elle apparaît comme l’expression d’une organisation psychique confrontée à un événement dépassant momentanément ses capacités habituelles d’élaboration. La perte brutale d’un enfant longuement attendu, l’impuissance face à l’événement traumatique, l’effondrement du sentiment de contrôle et la culpabilisation secondaire semblent avoir convergé pour produire un état de sidération d’une intensité exceptionnelle.
Cette observation rappelle que certains symptômes post-traumatiques ne doivent pas être envisagés uniquement sous l’angle de la pathologie, mais également comme des tentatives de protection face à une expérience devenue provisoirement irreprésentable. Lorsque le processus thérapeutique permet progressivement une remise en mouvement de l’expérience traumatique, l’expression émotionnelle peut parfois précéder la mise en récit. Dans le cas présent, ce n’est pas d’abord la parole qui est revenue, mais le cri : forme primitive d’expression de la détresse, située à la frontière entre le corps, l’émotion et le langage.
Ce moment clinique invite à considérer que, dans certains traumatismes extrêmes, la restauration de la parole ne commence pas nécessairement par les mots. Elle peut débuter là où la souffrance trouve enfin la possibilité d’être entendue.
[i] Beaulieu, D. (2013). L’intégration par les mouvements oculaires : manuel pratique de la thérapie IMO. Québec : Les Éditions Québec-Livres.
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Dernière modification : 25 juillet 2026