Parfois, une attaque de panique raconte une histoire plus ancienne

Réflexions cliniques autour d’un deuil traumatique réactivé plusieurs années après les faits

Lorsqu’une personne consulte pour des attaques de panique, la tentation est grande de concentrer toute l’attention sur les symptômes présents : oppression thoracique, sensation d’étouffement, vertiges, tremblements, peur de perdre le contrôle ou de mourir. Pourtant, dans certains cas, la crise de panique ne constitue pas le véritable problème. Elle représente plutôt la partie visible d’une histoire beaucoup plus ancienne.

L’histoire de MA en est une illustration particulièrement éclairante.

Une jeune femme envahie par les attaques de panique

MA, âgée de dix-neuf ans, consulte en raison de crises de panique de plus en plus fréquentes. Les manifestations corporelles sont nombreuses : difficultés respiratoires, sensation de pression thoracique, sueurs froides, tremblements, vertiges, fourmillements, crampes des mains et fatigue intense.

Comme beaucoup de personnes confrontées à ce type de symptômes, elle entreprend d’abord un parcours médical. Elle consulte différents spécialistes, notamment un cardiologue, un pneumologue et un psychiatre. Malgré les examens et les traitements proposés, les symptômes persistent et continuent à perturber son existence.

Au cours de l’entretien, elle situe l’apparition des premières crises lors d’un déplacement familial vers le cimetière à l’occasion du décès de son grand-père maternel. À première vue, l’explication paraît simple : un deuil récent aurait déclenché un trouble anxieux. Pourtant, la clinique nous apprend souvent à nous méfier des évidences.

Huit années plus tôt

Au fil de l’anamnèse, un événement beaucoup plus ancien apparaît. À l’âge de onze ans, MA perd brutalement son père dans un accident de la circulation. L’accident provoque également l’hospitalisation de sa mère, présente dans le véhicule au moment des faits. La jeune fille apprend la nouvelle alors qu’elle se trouve en classe. On vient la chercher. On l’emmène à la direction. Puis on lui annonce le décès de son père.

Elle se souvient avoir compris ce qu’on lui disait. Et pourtant, en même temps, elle ne semblait pas pouvoir réellement intégrer ce qui se passait. Lorsqu’elle rentre à la maison, elle découvre un va-et-vient inhabituel de proches venus manifester leur soutien. Mais ce qui l’occupe alors n’est pas la mort de son père. Son inquiétude est ailleurs : elle veut retrouver sa mère, encore hospitalisée.

En l’écoutant raconter ces événements, un élément attire particulièrement mon attention. Le récit paraît étonnamment détaché. Comme si les faits étaient décrits sans véritable implication émotionnelle. Comme si une partie de l’expérience était restée suspendue dans le temps. Cette impression clinique évoque un phénomène fréquemment observé dans les traumatismes sévères : la dissociation péritraumatique.

Lorsque survivre remplace le travail de deuil

Après un événement traumatique majeur, certaines personnes pleurent, parlent, questionnent, expriment leur détresse et élaborent progressivement ce qui leur arrive. D’autres continuent à avancer ; vu de l’extérieur, elles semblent avoir surmonté l’épreuve.

Pourtant, il arrive que cette adaptation apparente repose davantage sur une nécessité de survie que sur une véritable intégration psychique de l’événement. Dans le cas de MA, tout porte à croire qu’une partie importante du travail de deuil est restée inachevée. Elle le reconnaîtra elle-même au cours du travail thérapeutique.

La disparition du père ne représente pas seulement la perte d’une personne aimée. Elle constitue également l’effondrement brutal d’un sentiment fondamental de sécurité. Pour un enfant, la perte soudaine d’un parent modifie profondément la manière d’habiter le monde.

Pourquoi le grand-père ?

Une question clinique demeure toutefois quant au surgissement des attaques de panique huit ans après l’événement traumatique.

C’est ici qu’une distinction essentielle mérite d’être soulignée. Le déclencheur n’est pas toujours la cause. Le décès du grand-père semble avoir joué le rôle d’élément déclencheur. Mais il est possible que ce décès ait surtout réactivé une blessure plus ancienne.

Certaines expériences traumatiques demeurent relativement silencieuses pendant des années. Elles ne disparaissent pas pour autant. Elles continuent parfois d’exister à l’arrière-plan de la vie psychique jusqu’au moment où un nouvel événement vient réactiver les réseaux émotionnels associés à la perte initiale.

Autrement dit, ce n’est peut-être pas le décès du grand-père qui a créé le problème. Il a, peut-être, juste réveiller quelque chose qui existait déjà.

Quand le corps devient le porte-parole

Ce qui frappe également dans cette histoire est la place centrale occupée par le corps. Avant même que la patiente puisse établir un lien entre ses difficultés actuelles et son histoire personnelle, le corps parlait déjà. Il parlait à travers l’étouffement, à travers les vertiges, à travers les tremblements et à travers les crises de panique. Cette observation soulève une question fondamentale : pourquoi certaines souffrances empruntent-elles la voie du corps plutôt que celle des mots ?

Il n’existe évidemment pas de réponse unique. Mais lorsque certaines expériences restent insuffisamment symbolisées, le langage corporel apparaît parfois comme la voie la plus accessible pour exprimer ce qui n’a pas encore trouvé de représentation psychique stable. Le symptôme ne raconte pas toujours toute l’histoire. Mais, il indique souvent l’endroit où il faut regarder.

Au-delà de la disparition des crises

Le travail thérapeutique a progressivement permis une diminution des manifestations anxieuses et somatiques. Cependant, les changements les plus intéressants ne concernent pas directement les crises de panique. MA décrit spontanément une série de transformations plus profondes :

  • Elle se tient plus droite.
  • Elle prend davantage d’initiatives.
  • Elle ose demander de l’aide.
  • Elle prend plus facilement la parole.
  • Elle se sent plus libre dans ses relations.
  • Elle affirme davantage ses positions.
  • Elle développe une meilleure confiance en elle.

Ces changements suggèrent que le véritable enjeu n’était, peut-être, pas uniquement la disparition d’un symptôme anxieux. Quelque chose de plus vaste semblait être en jeu : la récupération progressive d’un espace psychique qui s’était progressivement rétréci au fil des années.

Conclusion

Les attaques de panique sont souvent perçues comme des événements soudains, surgissant sans raison apparente. L’histoire de MA rappelle qu’il existe parfois une autre lecture. Certaines crises racontent une histoire plus ancienne. Une histoire qui ne commence pas au moment où le symptôme apparaît.
Une histoire qui peut avoir commencé plusieurs années auparavant, dans un contexte où les ressources psychiques disponibles ne permettaient pas encore de faire face à l’ampleur de la perte.

Dans ces situations, le travail thérapeutique ne consiste pas uniquement à faire disparaître un symptôme. Il consiste aussi à permettre à une histoire interrompue de reprendre son cours. Et parfois, lorsque cette histoire recommence enfin à circuler, le corps n’a plus besoin de porter seul ce que la psyché n’avait pas encore réussi à intégrer.

Pour citer cet article

Vous pouvez utiliser la référence suivante pour citer cet article :

M. FARAJ Ph. D. (2022). Parfois, une attaque de panique raconte une histoire plus ancienne. Sycologia.

Dernière modification : 25 juillet 2026

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